Saturday, July 21, 2012

Chronique siamoise : une société bloquée en quête de nouveaux appuis


La décision de la Cour constitutionnelle du 13 juillet, rejetant les accusations de renversement de la monarchie absolue à l’encontre du parti Peua Thaï au pouvoir en Thaïlande, n’a fait qu’apporter un répit.

Selon une première approche, la décision de la Cour constitutionnelle du 13 juillet suit le modèle thaïlandais classique de l’évitement des conflits, une attitude mi-figue mi-raisin qui ne satisfait vraiment personne mais apaise les tensions à court terme. Le nœud n’est pas tranché, ni même dénoué, mais il a été un peu desserré et personne n’a été étranglé. L’arrêt de la Cour devrait constituer un sujet de réflexion pour les étudiants en droit public, tant il est perclus d’ambiguïtés. La déclaration de compétence de la Cour est plus que douteuse. L’exigence d’un référendum préalable à la convocation d’une assemblée constituante est sans doute une première dans l’histoire constitutionnelle mondiale (même les Suisses pourraient s’en étonner). C’est comme de demander aux électeurs de voter sur la nécessité d’organiser des élections anticipées.

Si l’on essaie de dépasser les arguties, manœuvres et fausses justifications, on peut esquisser un tableau plus net. L’enjeu est le retour de l’ancien premier ministre Thaksin Shinawatra, condamné à deux ans de prison en 2008 pour abus de pouvoir dans le cadre d’un procès jugé être un «procès politique» par la grande majorité de la communauté internationale. Thaksin est un politicien thaïlandais cynique, corrompu comme la plupart des autres, qui se soucie des droits de l’Homme comme d’une guigne et qui s’épanouit dans l’exercice du pouvoir. Mais il est celui qui a été élu – lui ou ses représentants – cinq fois de suite par les Thaïlandais, en 2001, 2005, 2006, 2008 et 2011. L’élite conservatrice ne lui reproche pas son mépris des droits de l’Homme – elle n’a pas levé le petit doigt quand les militaires sous les ordres de Thaksin ont massacré les musulmans Malais à Tak Bai en octobre 2004, ni lors de la meurtrière «guerre contre la drogue» au début de 2003 -, mais plutôt de ne plus partager le gâteau en parts égales et de déstabiliser le statu quo centré autour de la monarchie. Les intérêts économiques derrière ce statu quo sont énormes.

D’où le dilemme dans lequel se débat la Thaïlande depuis des années : l’homme qui semble être le passage obligé pour une société plus démocratique est lui-même un politicien aux tendances autocratiques, une sorte de Juan Peron asiatique, dont l’Evita a préféré s’éloigner. Retirer Thaksin de l’équation la rend-elle plus simple à résoudre ? Pas forcément, car la querelle entre divers groupes de l’élite a donné naissance à un phénomène nouveau en Thaïlande, l’émergence d’un vaste mouvement populaire qui remet en question les fondements de cette société fortement hiérarchisée : monarchie intouchable, droit des militaires d’intervenir en politique, arrogance de l’appareil judiciaire et de nombreux corporatismes d’élite, comme par exemple celui des médecins ou des hauts fonctionnaires. Ce mouvement a été au départ manipulé par le clan Thaksin, mais il commence, au moins en partie, à échapper à son contrôle et même au contrôle de la direction de l’Union pour le Développement de la Démocratie (UDD). Il reste informe et sans leader réel, mais la direction est nette : une courbe de collision se dessine avec les forces de l’establishment, paniquées par la rapidité des changements d’attitude. Le peu d’affluence aux dernières manifestations royales – et la nécessité d’organiser des convois de Chemises roses (royalistes) – est un signe. Les réactions du public lors de plusieurs séminaires et colloques sur la monarchie ont été parlantes. Si les tensions et la menace de violence deviennent telles qu’un coup d’Etat apparaît nécessaire aux conservateurs, cette tendance de fond, qui cherche confusément à donner de nouvelles bases à une société bloquée, n’en serait que ralentie.

Max Constant (copyright : http://asie-info.fr)

Sunday, July 15, 2012

Chronique siamoise : le pouvoir mystérieux des mots


En Thaïlande, l’emploi d’expressions alambiquées pour évoquer des réalités dangereuses est un moyen de neutraliser leur pouvoir maléfique.

Le président du Parlement de Thaïlande Somsak Kiatsuranont s’est retrouvé en position embarrassante après la mise en ligne sur internet début juillet d’une allocution qu’il a prononcée devant ses partisans politiques lors d’une rencontre privée. Dans ce clip audio de cinq minutes, il indique avoir discuté à maintes reprises des débats parlementaires sur le vote d’amendements constitutionnels avec «une personne qui se trouve au loin» (khon tang klai). Tout le monde sait, bien sûr, à qui Somsak fait allusion, mais même dans ce cadre privé, le politicien a préféré ne pas prononcer le nom de l’ancien premier ministre Thaksin, exilé à Dubai depuis 2008.

L’histoire politique thaïlandaise est émaillée de ces formules soigneusement concoctées pour évoquer une réalité mystérieuse en évitant de la cerner de trop près. Dans une région donnée, le «pouvoir de l’ombre» (amnat meut) est l’expression consacrée pour désigner le parrain mafieux local. Quand les militaires agissent dans les coulisses du monde politique pour influencer le cours des évènements, on parlera de «main invisible» (meu thi mong mai hen) ou, si le journaliste ou l’orateur est plus audacieux, «d’hommes en uniforme». Le roi Bhumibol Adulyadej sera déguisé sous l’appellation neutre «d’institution» (sathabaan), expression d’origine sanskrite que l’on accompagne volontiers d’un mouvement des yeux vers le plafond à la manière de Louis de Funès dans Les gendarmes de Saint Tropez quand il évoque le grand homme de la Ve République.

Dans ce registre, un exemple frappant d’amortissement verbal de réalités trop abruptes a été le titre d’un article du Bangkok Post, publié le 19 juin : «Military bullets killed civilians». L’article nous apprend que l’enquête de la police a conclu que cinq des six personnes tuées le 19 mai 2010 dans l’enceinte de la pagode Pathum Wanaram, durant la répression des manifestations des Chemises rouges à Bangkok, ont été tuées par des balles provenant d’armes utilisées habituellement par l’armée thaïlandaise et que ces balles avaient été tirées «d’une position en hauteur». Il se trouve qu’une section de militaires thaïlandais a été photographiée par les médias alors qu’ils faisaient feu à partir du viaduc du métro aérien de Bangkok en direction de la pagode au moment même où les six victimes ont été tuées. Mais personne, du moins du côté des médias et des officiels, ne joint les pointillés. Et donc, ce sont des «balles militaires qui ont tué des civils». Pour faire le saut et déclarer que ce sont effectivement les militaires qui ont tué ces six malheureux dans l’enceinte du temple, il aurait sans doute fallu plusieurs témoins affirmant avoir vu les balles sortir du canon des armes tenues par les militaires, les avoir suivies durant toute leur trajectoire, puis les avoir vues se ficher dans la chair des victimes. En fait, tout le monde sait depuis le début ce qui s’est passé, mais tous (sauf les familles des victimes) admettent que cela ne suffit pas pour le dire. Les mots sont dangereux.

Peut-être du fait de la culture bouddhique mais vraisemblablement pour des raisons plus pragmatiques, les Thaïlandais tendent à croire qu’évoquer trop directement des phénomènes ou des personnages importants ou controversés entraîne des périls, car les humeurs de ces derniers sont changeantes. En revanche, enrober ces réalités d’un épais tissu de mots neutralise leur pouvoir potentiellement maléfique. Dans la Thaïlande traditionnelle, prononcer le nom d’un esprit versatile était le meilleur moyen de s’en attirer les foudres. Et il est courant qu’un Thaïlandais change son prénom officiel s’il le juge trop clinquant, de peur d’offenser des puissances du passé.

Prendre ses précautions vis-à-vis des mots peut être vu comme une attitude sage. Le philosophe anglais John Locke n’écrivait-il pas dès le XVIIe siècle qu’il fallait «prendre les mots pour ce qu’ils sont, des signes de nos idées seulement, et non pour les choses elles-mêmes» ? Mais à trop enrober, on accumule aussi les malentendus. Et ces malentendus peuvent parfois déboucher sur des explosions.

Bouffée d’air salutaire dans ce monde en demi-teintes, il y a aussi les Thaïlandais qui mettent les points sur les «i», comme le politicien Chuwit Kamolwisit avec son gros marteau sur l’épaule. Ex-patron d’une chaîne de massages coquins, Chuwit tire sa force de sa réputation de mauvais garçon. Il n’a donc pas à faire attention à son langage. Début juillet, lors d’un raid organisé par ses soins sur un casino clandestin protégé par la police, il a déclaré devant la presse : «Les casinos clandestins représentent la forme la plus visible de la corruption de la police.Vous les voyez partout». Ceux qui ont l’audace d’appeler un chat un chat, fût-il siamois, vivent dangereusement, mais ils acquièrent un certain respect notamment de la part des petites gens. Car l’emploi des circonvolutions et des euphémismes est le plus souvent le signe de la peur imposée par les puissants à ceux qui sont en bas de l’échelle.

Max Constant (http://asie-info.fr)

Chronique siamoise : la Nasa jette l'éponge en Thaïlande


L’agence spatiale américaine a décidé le 28 juin d’annuler une série d’études scientifiques sur le climat en Thaïlande devant les controverses politiques provoquées par son programme.

En Thaïlande, le mot Nasa renvoie un écho familier. Le terme évoque dans les esprits une célèbre discothèque de la rue Ramkhamhaeng, rendue sulfureuse par une rumeur selon laquelle le propriétaire en serait un membre de la famille royale thaïlandaise. Mais ces dernières semaines, une autre Nasa, moins délurée, plus austère, a envahi les discours des politiciens et la Une des journaux. La vraie, l’Agence spatiale américaine, celle des navettes et des cosmonautes. Au départ, la situation est simple. La Nasa souhaite mettre en place un projet d’études climatiques sur la région qui serait basé à l’aéroport militaire d’U-Tapao, à 140 kilomètres au sud-est de Bangkok. Plus spécifiquement l’agence spatiale américaine souhaite étudier l’influence des émissions de gaz sur les nuages, le climat et la qualité de l’air en Asie – un projet baptisé de l’acronyme un peu barbare SEAC4RS. La Thaïlande a été choisie du fait de sa localisation centrale en Asie du Sud-Est. SEAC4RS est un projet scientifique qui doit apporter des données précieuses pour la communauté des climatologues thaïlandais, et, bien sûr, un peu d’argent pour les militaires. La demande a été faite il y a un an par l’agence américaine.

Comment ce projet sain a-t-il pu provoquer une tempête telle qu’elle a abouti à l’annulation pure et simple par la Nasa du SEAC4RS ? Il y a fallu tout le savoir-faire du monde politique thaïlandais combiné à la grande compétence des hommes en uniforme dans la création et l’entretien de rideaux de fumée. Les premiers signes étaient apparus début juin : le chef de l’armée de terre, le général Prayuth Chan-Ocha avait marmonné que ce projet risquait d’inquiéter «les pays voisins» ; pire, il risquait d’affecter la «souveraineté thaïlandaise». Quels pays voisins ? La Chine prendrait-elle ombrage de quelques avions mesurant le taux d’humidité des nuages au-dessus de Pattaya ? Quelle souveraineté ? La Nasa aurait-elle trouvé le moyen de prendre des clichés du précieux territoire thaïlandais avec une meilleure définition que celle de Google Earth ? Quelles sombres manœuvres avaient germé dans ces cerveaux d’outre-Pacifique ? Ne seraient-ils pas en train de projeter l’établissement de relevés du temple controversé de Preah Vihear avec quelque noir dessein en tête ?

En «bons politiques», les dirigeants du Parti démocrate d’opposition ont sauté à pieds joints sur l’occasion, en en rajoutant sur le thème, toujours porteur, de la souveraineté menacée. Oubliez les hordes birmanes et les guerriers Khmers, la Nasa est à nos portes, prêtes à avaler notre territoire ! Après avoir observé pendant trois semaines ces enfantillages, la Nasa a décidé d’annuler le projet, alors même que le gouvernement a prévu en août un débat au parlement pour «discuter la requête (de l’agence américaine) dans l’intérêt du pays».

Amateurisme, manque de fiabilité, opportunisme déconcertant sont les mots qui viennent à l’esprit pour qualifier ce fiasco. On ne peut être que frappé par une sorte de déconnection entre les propos échangés sur la scène politique et la réalité, un peu comme si l’on écoutait des enfants qui se glissent par jeu dans des rôles d’adulte. Cette déconnection n’est pas flagrante si on la voit à partir d’un environnement thaïlandais, mais elle le devient dès qu’il y a confrontation avec le monde extérieur.

Une étude climatique ne nécessite pas habituellement d’être approuvée par une session conjointe des deux chambres du Parlement, sauf, peut-être, s’il s’agit de simuler un tsunami qui pourrait engloutir le sous-continent. La cheffe du gouvernement Yingluck Shinawatra a insisté sur le fait qu’il fallait «tout expliquer à la société». L’armée craint une «mauvaise compréhension du public». Le Conseil national de sécurité évoque la période de la guerre du Vietnam et le possible retour en force des Etats-Unis dans la région. D’une étude scientifique sur les effets des émissions sur le climat, on est passé à la réémergence d’un ogre américain avide de reconquête. Le communiqué de la Nasa, laquelle justifie l’annulation par «l’absence des approbations nécessaires de la part des autorités régionales dans le cadre du calendrier nécessaire pour soutenir la mission de déploiement prévu et la fenêtre d’observation scientifique» est comme la claque sèche d’une maman fâchée qui ramène son bambin à la dure réalité.

Une autre leçon à tirer pourrait être celle portant sur les limites de l’opportunisme politique. Le cynisme des politiciens du Parti démocrate à cet égard vaut son pesant de riz gluant. Tout ce qui alimente le feu est bon à brûler et advienne que pourra. La grande perdante de ces petits calculs politiciens est la Thaïlande et notamment la communauté scientifique. On peut gager que la Nasa va désormais se tourner vers d’autres pays de la région jugés plus fiables. Les Thaïlandais paient, une nouvelle fois, pour l’immaturité de leurs «élites».

Max Constant (copyright : http://asie-info.fr)

Thursday, July 05, 2012

Chronique siamoise : un bouddhisme en petite forme


Des bonzes occidentaux apportent une nouvelle jeunesse à un bouddhisme thaïlandais en voie d’essoufflement.

Dans ce monastère établi sur 50 hectares de forêt dans la province d’Ubon Ratchathani, dans le nord-est de la Thaïlande, les règles sont strictes : pas d’appareils photos, pas de téléphones portables, pas d’animaux domestiques en liberté. Les femmes doivent être habillées en blanc et se tenir à «deux bras de distance» des bonzes quand elles leur parlent. Toute une partie du monastère est interdite d’accès à ceux qui n’ont pas été ordonnés bonzes, y compris aux novices, c’est-à-dire ceux qui sont en phase d’apprentissage avant d’endosser le froc.

Autour du bot, la chapelle du monastère, des femmes et des hommes vêtus de blanc, méditent les yeux fermés, assis en tailleur. D’autres s’exercent à la «méditation en marchant» allant et venant lentement le long du sala, la salle où se tiennent les cérémonies. Dans la forêt où les kutis (cabanes) des bonzes sont disséminés, des moines marchent en long et en large, eux aussi méditant. L’un d’eux astique une magnifique statue de Bouddha marchant en bronze. L’endroit respire la discipline et la sérénité. Tout est empreint de silence. On n’entend guère que le crissement des ailes des insectes, des hululements de chouette ou parfois des écureuils qui crapahutent de branche en branche. Un monastère bouddhique selon la tradition, tel qu’on l’imagine. C’est le Temple international de la forêt (en thaï : Wat Pah Nanachat), établi en 1974 par un bonze de la tradition de la forêt, Ajahn Cha, et un de ses disciples d’origine américaine, Ajahn Sumedho. N’y résident que des bonzes occidentaux qui ont suivi dix-huit mois d’apprentissage avant de pouvoir être ordonnés, et, quelquefois, un bonze sri-lankais ou laotien de passage.

Cet endroit peut être comparé à de nombreuses pagodes de Bangkok ou de province. Des pagodes transformées en parking, où des vendeurs de brochettes côtoient des pick-up pétaradants, où les marchands du temple ont élu domicile, et qui vantent leurs mérites – un abbé aux capacités de guérison hors du commun, un temple qui fabrique des poignards ensorcelés, un autre dont les amulettes sont parées d’innombrables vertus… – sur des panneaux publicitaires criards plantés le long des routes. Des pagodes envahies par la confusion bruyante du monde extérieur, rongées par le commercialisme. Bien sûr, il existe des temples thaïlandais où la discipline reste stricte et qui essaient de préserver une certaine pureté, mais force est de constater qu’ils sont bien rares. Comment expliquer que ce sont des Occidentaux qui parviennent le mieux à perpétuer l’idéal originel du Bouddha, à cheminer sans trop s’écarter de l’étroite voie du juste milieu ? Peut-être, parce que justement, leur engagement dans cette religion d’apparence exotique est un choix, une décision mûrie de s’arracher à leur environnement culturel pour s’immerger dans une autre tradition. Les hommes thaïs, eux, deviennent presque tous bonzes au seuil de leur vie adulte, pour quelques jours, quelques semaines ou quelques mois. Rien de spécial à cela. C’est souvent seulement un rite de passage. Très peu resteront durablement dans les ordres.

Les statistiques l’attestent : entre 2000 et 2010, le nombre d’hommes thaïlandais qui sont devenus bonzes a chuté de 70 %. La contamination de la vie religieuse par la cacophonie profane a érodé le prestige et l’attrait de la pagode bouddhique. La liste des moines thaïs de grand renom est longue – Phra Buddhadasa, Phra Payutto, Ajahn Man, Ajahn Cha, Ajahn Panya…-, mais presque tous sont nés avant la seconde guerre mondiale. Ce qui constitue les fondements de la moralité des Thaïs de confession bouddhiste (95 % de la population) s’évapore lentement devant les assauts des nouvelles formes de consumérisme, du matérialisme à tout va, de la quête du prestige et de la richesse. L’essentiel de l’activité des bonzes est orienté vers une sorte d’échange social : cérémonies de bénédiction contre offrandes, parrainage religieux contre soutien financier. On entend parfois des bonzes lors de cérémonies annoncer par haut-parleur les sommes offertes et le nom des donateurs, comme s’il s’agissait d’une vente aux enchères.

Il ne serait pas si ironique que cela que le cœur de l’enseignement du bouddhisme theravada soit entretenu dans des monastères occupés par des moines étrangers. Après tout, le bouddhisme a presque totalement disparu de son pays d’origine, l’Inde, et n’a dû sa survie qu’à son développement dans des pays où il s’est implanté ultérieurement : Tibet, Chine, Japon, Corée, pays d’Asie du Sud-Est. Et les forces nouvelles du catholicisme se situent bien plus dans les pays en voie de développement d’Afrique, d’Asie et d’Amérique du Sud que parmi les vieilles nations où il a fleuri des siècles durant.

Max Constant (http://asie-info.fr)

Chronique siamoise : le poids terrible de l'index accusateur



Un chiffonnier, suspecté d’avoir lancé du produit désinfectant au visage de plusieurs personnes, a été présenté par la police à la presse selon un rituel bien rodé.

C’est une scène dont raffolent les médias et la police thaïlandaise, une scène soigneusement mise au point comme le serait un rituel religieux ou une audience au tribunal. Le «suspect» est assis au milieu derrière la table, entouré de ses victimes, avec dans le dos une haie serrée d’officiers de police, tous faisant face aux flashes des photographes. Lui, c’est Rachan Theerakitnukul, 49 ans, un chiffonnier, un saleng, qui ramasse les vieux journaux et les bouts de ferraille – la lie de la société thaïlandaise. De quoi est-il accusé ? D’avoir vaporisé le visage d’une trentaine de personnes, dont, soulignent avec horreur les médias du Pays du sourire, une étrangère, avec un produit désinfectant pour les toilettes. Ce petit fait de société qui laisserait indifférent ailleurs a, ici, passionné une bonne partie des médias, lesquels durant une dizaine de jours ont tenu leur lectorat en haleine avec le récit de l’enquête policière pour retrouver le «lanceur d’acide», devenu une sorte de Jack the Ripper tropical.



Parmi la multitude des détails sur la façon dont ce Landru embusquait ses victimes, quelques lignes sur ses motivations telles qu’il les explique : «la discrimination sociale», «les insultes par des gens de la société». «Cela m’a mis à bout», dit-il le regard plein de repentance. Comme les amulettes bouddhiques qui n’acquièrent leur pouvoir qu’une fois investies par une cérémonie appropriée, cette scène ne peut prendre vie que si un rituel particulier est suivi, celui du «doigt accusateur» (ji niou). En Thaïlande, pointer quelqu’un du doigt est une grave insulte, désigner de l’index une statue de Bouddha peut vous jeter dans des ennuis sérieux. «Pointer avec un doigt quel qu’il soit (…) est approprié strictement pour les objets non humains. Seuls les plus bas et les plus méprisables des hommes le souffriront, et seuls les plus puissants et les plus arrogants l’infligeront», écrit Mont Redmond (1). Rachan le ferrailleur, déjà au plus bas de l’échelle, est enfoncé plus bas encore par la honte de ses méfaits. Les victimes thaïlandaises obtiennent une petite revanche contre le sérieux désagrément infligé (certaines ont eu la peau abîmée, les dommages aux yeux auraient pu être sérieux) en pointant ce terrible doigt accusateur. Elles disent à la victime étrangère d’assouvir aussi sa vengeance, de tendre l’index, mais celle-ci ne comprend pas le rituel. Farang phut yak ! (ils n’y comprennent rien, ces Farangs). «Pour la caméra», insistent les Thaïlandais. Alors hésitante, l’air désarçonnée, l’Européenne pointe le doigt, à droite, à gauche, devant elle vers les ustensiles du chiffonnier… Tout cela manque un peu de conviction.

Le suspect, lui aussi, peut pointer le doigt, mais uniquement vers des objets ou des lieux, lors de la «reconstitution», deuxième acte indispensable de ce théâtre médiatico-policier : le panneau «Lat Prao Soi 26», la passerelle où il attendait ses innocentes victimes… Les objets, les lieux, ne s’offusquent pas, ils n’ont pas de face, ils sont devenus les complices du misérable. Les mains jointes dans un wai permanent, Rachan répond, docile et contrit, aux questions qui fusent des reporters, lesquels semblent se repaître de son désarroi comme des loups devant une brebis galeuse. Rachan réalise la folie de son geste, de cette rébellion insensée contre la violence structurelle qui impose aux pou noï (petites gens) ne de pas tenter de sortir la tête de l’eau. Des images passent dans sa tête : les conducteurs de limousines qui le klaxonnent avec véhémence quand sa charrette à pédales freine la circulation, les mots blessants lancés par ceux à qui il demande s’ils ont des cartons ou des objets usagers à lui donner… Sur la chaîne de télévision TNN, des présentatrices commentent l’affaire : «il faut reconnaître que la vie est parfois dure pour ces gens-là. Mais tout de même, ce n’est pas une raison pour causer des ennuis aux autres». Et c’est vrai, les attaques dont il est accusé sont des méfaits sérieux. S’il est condamné, il est d’ailleurs passible de quatre ans de prison. En Thaïlande, il est permis de pointer du doigt des êtres humains, mais dans une direction seulement, de haut en bas.

Max Constant (copyright : http://asie-info.fr)

(1) Wondering into Thai Culture, Mont Redmond, Redmondian Insight Enterprises, Bangkok, 1998

Chronique siamoise : où sont les arbitres ?


L’absence de médiateurs respectés en Thaïlande laisse libre cours à des déchirements politiques qui frisent l’absurde.

Dans les années 60, des anthropologues anglo-saxons avaient identifié l’évitement des conflits comme étant une caractéristique fondamentale de la «société faiblement structurée» qu’était, à leurs yeux, la Thaïlande. Revers de ce trait sympathique relevé par les mêmes observateurs : la perte de tout contrôle de soi, de toute mesure, de tout sens du justifié et de l’injustifié quand un conflit est déclaré malgré les efforts pour l’étouffer dans l’œuf. Outre la question de la perte de face qui ne peut se compenser que par une destruction absolue du fautif, il faut y ajouter la difficulté à distinguer entre acteurs du conflit, simples observateurs et ceux qui essaient d’apaiser les tensions. Le désordre politique actuel autour de la question de la réforme constitutionnelle illustre cette propension à qualifier toutes les parties impliquées comme étant partiales (khao khrang).

Traditionnellement, les deux parties à un conflit étant incapables d’agir raisonnablement, on fait appel à un médiateur (khon klang), une personne reconnue pour sa séniorité et son caractère impartial. Dans le passé, l’abbé de la pagode, parfois un chef de village particulièrement respecté ou un oncle vénérable remplissaient souvent ce rôle. Dans le contexte de la politique nationale, cette fonction est essentiellement dévolue au roi, garant de l’unité du pays et donc de l’harmonie entre tous les Thaïlandais. Depuis 2006, le roi Bhumibol, âgé alors de 79 ans et dont la santé est déclinante, a paru dépassé par les événements ou à tout le moins réticent à jouer un rôle d’arbitre et a clairement poussé les tribunaux à s’en saisir. Ce volontarisme de l’appareil judiciaire a été désastreux. Il a plus abouti à une politisation de la justice qu’à une judiciarisation du monde politique. Protégé par des lois proches de celles réprimant le crime de lèse-majesté, les juges ont multiplié les décisions partiales sans pouvoir être critiqués. Quelques juridictions professionnelles ont émergé avec les honneurs de ce marasme, notamment les Cours administratives de création relativement récente, mais beaucoup d’autres ont perdu tout crédit aux yeux de la population.

A cet égard, l’attitude de la Cour constitutionnelle, qui a décrété le 1er juin une injonction pour suspendre le débat parlementaire sur la réécriture d’un article de la constitution, laquelle aurait permis la réforme de cette même constitution, est parlante. Interprétant l’article 68 de la charte en dépit du bon sens, la Cour constitutionnelle s’est arrogé le pouvoir de suspendre un débat parlementaire sur la simple présomption d’un futur complot pour renverser la monarchie constitutionnelle. La torsion des alinéas pour en retirer ce que l’on recherche n’est pas nouvelle. Les codes de lois écrites ont à peine un siècle en Thaïlande et, sauf pour les lois sur la famille, ils ont été une importation directe de l’Occident. L’esprit de la loi n’a pas encore beaucoup de poids dans un pays où d’innombrables esprits, bien plus malicieux, ont leur logis dans les jardins, au bord des virages dangereux et au fin fond des forêts. Quelles sont les «mains invisibles» qui agissent derrière la Cour ? L’argument du renversement de la monarchie est celui de tous les faiseurs de coup d’Etat. Qu’un expert juridique tel que Meechai Ruchupan, scribe des putschistes depuis des décennies, insiste sur la justesse de l’attitude de la Cour ne peut qu’éveiller des soupçons. Au royaume du clientélisme, il n’existe pas – ou du moins très peu – d’experts, pas plus en matière de droit que de mesures anti-inondations ; il n’existe que des aboyeurs qui défendent leur maître respectif.

La réaction des Chemises rouges après l’injonction de la Cour constitutionnelle confirme la faillite du système. Elles ont demandé le limogeage des sept juges qui ont voté pour l’injonction, c’est-à-dire des sept juges qui ont statué contre leurs intérêts. Elles menacent de mobiliser leurs troupes pour faire prévaloir la force sur le droit. Mais quel droit ? Ou plutôt : le droit de qui ? A tort ou à raison, il n’y a plus de respect de l’appareil judiciaire, plus de médiateurs, plus de croyance dans des principes supérieurs, mais simplement une lutte implacable, becs et ongles, pour vaincre et dominer. Et, passé un certain niveau de progression, il risque d’être difficile de stopper cette tumeur malsaine.

Max Constant (copyriht : http://asie-info.fr)

Chronique siamoise : le principe de la relativité


L’image de la Birmane Aung San Suu Kyi discutant, pendant son récent séjour à Bangkok, avec le Thaïlandais Abhisit Vejjajiva inspire des sentiments mélangés. Ces deux brillants politiciens, tous deux diplômés dans la même discipline (Sciences politiques) de l’Université d’Oxford, tous deux des exemples de leaders asiatiques qui ont mûri dans le giron de la vieille Europe, apparaissent aujourd’hui bien différents l’un de l’autre. Ce qui les sépare n’est pas seulement l’âge – Aung San Suu Kyi a 67 ans et Abhisit 48 ans -, mais aussi le chemin parcouru : Aung San Suu Kyi a émergé dans l’arène politique en prenant la tête, en 1988, d’un mouvement pro-démocratique écrasé sous la mitraille par les militaires birmans ; Abhisit, alors Premier ministre, a fait réprimer dans le sang par l’armée les manifestations de Bangkok en mai 2010. A quoi, il faut peut-être ajouter un parcours personnel et une approche culturelle que le passage par les allées boisées et venteuses de l’Oxfordshire n’a pas effacé.

Aung San Suu Kyi a passé une partie importante de sa jeunesse en Inde, où elle s’est imprégnée des écrits de Gandhi ; elle a fait sa propre synthèse de la philosophie d’action du Mahatma et en a tiré une morale politique basée sur la fidélité à des principes intangibles, posés d’entrée de jeu. Un manque de flexibilité qui, parfois, semble la placer en contradiction avec ses propres partisans. Devenu Premier ministre, Abhisit a, lui, vite tourné le dos aux «principes» pour verser dans les combines et les compromissions qui sont le lot quotidien de la politique thaïlandaise.

Non pas que les principes n’ont pas droit de cité dans le discours politique thaïlandais. Depuis son éviction du pouvoir par un coup d’Etat en septembre 2006, l’ancien Premier ministre Thaksin Shinawatra a ainsi maintes fois invoqué la démocratie et la justice pour fustiger ses ennemis politiques. Mais ces principes sont le plus souvent invoqués a posteriori : c’est le même Thaksin qui, alors au pouvoir, déclarait en 2004 que la «démocratie n’était pas une fin en soi». Ils semblent être plus des instruments rangés et ressortis au gré des circonstances que des règles du jeu.

L’actuelle impasse de la politique thaïlandaise, rendue manifeste par les très fortes tensions autour du projet de loi de réconciliation, illustre ce point. Les mêmes politiciens, comme Abhisit et les autres dirigeants du Parti démocrate, qui ont profité du coup d’Etat de 2006 pour s’emparer du pouvoir, invoquent aujourd’hui l’inconstitutionnalité d’un projet de loi visant à permettre une réforme de la constitution. Mais les militaires, soutenus par les Chemises jaunes et alliés d’Abhisit n’ont-ils pas, en 2006, commis l’acte le plus grave qui soit contre un gouvernement élu et constitutionnel ? N’ont-ils pas d’un trait de plume aboli la constitution, saluée comme la plus démocratique de l’histoire de la Thaïlande, de 1997 ? Abhisit n’a-t-il pas été, tout au long, complice de ce viol éhonté de la légitimité constitutionnelle ? Il suffit d’ajouter que l’initiateur de ce projet de loi de réconciliation est celui-là même qui avait mené le coup de 2006 (le général Sonthi Boonyaratklin) pour compléter ce tableau surréaliste.

De combines en compromissions, la situation est devenue inextricable. Aucune voie de sortie n’est visible. Même les juges sont décrédibilisés, ayant trop longtemps préféré choisir l’option facile des «jugements politiques». La décision de la Cour constitutionnelle, juste après l’élection triomphale de Thaksin en 2001, de l’acquitter de l’accusation de fausse déclaration de patrimoine et de souscrire à son explication «d’erreur honnête» avait lancé la mécanique infernale qui continue aujourd’hui à tourner.

Max Constant (copyright : http://asie-info.fr)

Monday, June 11, 2012

Benedict Anderson : "The lèse-majesté laws increase in harshness as the monarchy is afraid"


On 7th of June, Bangkok-based free-lance journalist Lisa Gardner organized a symposium to discuss the issue of the lèse-majesté law in Thailand. Journalists Pravit Rojanapreuk of The Nation and Andrew McGregor Marshall, who famously resigned his position at Reuters to publish the Wikileaks telegrams concerning the Thai monarchy, as well as the political scientist Benedict Anderson and the Thai writer Sulak Sivaraksa, participated to this panel called “Rhetoric and Dissent”. Following is the complete contribution of Benedict Anderson.

Photo : Benedict Anderson at the symposium "Rhetoric and Dissent" (c) Yan Martel

The “solid monarchies”, the ones we are likely to see around for 40, 50 years, all do have lèse-majesté laws, but these laws are more or less not in use at all. You can find jokes in British medias on the royal family, some not very friendly, but the institution is strong enough that people who wants to laugh laugh, and that is it. It is striking that the lèse-majesté laws increase in harshness as the monarchy is afraid. It is striking that in Europe, the country with the harshest lèse-majesté law is Spain, and the reason is that there is a huge scandal going on now which has reached the point where many journalists have said that it is time that the king abdicates. Abdication is the best way for the monarchy to stay if it has undesirable member. In the present crisis, the Spanish royal family does not dare to put people in jail for lèse-majesté, because the scandals that have opened are out of the control even of Spain.

The king is notorious for a long time to go on very long vacations, very expensive, at the expense of tax payers with no information of where the vacations were and who went with him. It is not a good idea, when Spain has a 50 % unemployment rate among young people and 23 % among adults. The last time, it comes out that he went to shoot elephants in Southern Africa and there are two striking things about it. First, he made his mark, before, by becoming the honorary president of World Wildlife Fund. Then it turned out that the vacations was paid by a Syrian billionaire, a right hand man for high Saudi Arabian ministers. The reason is that the King interfered to make sure that the Spanish corporations would be the ones to build a top speed railway between Saudi airports and Mecca and Medina. And of course, there has been for a long time plenty of gossip about his sexual behavior which has alienated him deeply from his wife. This is a monarchy which has a lot to hide and has been hiding it quite successfully for a long time. But it is now not more possible to hide it, because there are too many medias and sources all over the world who want to know.

This is an example that, when lèse-majesté laws are built, typically it is because the persons behind them have things that he or she or they “klua” (in Thai : “afraid of”). And the defense for that is increasing the lèse-majesté law. This is not just the case in Spain, you can find it in other places as well. You can take that as a sign not so much that Satan is doing better, but the opposite, that God is not doing so well.

Another thing is that monarchies these days in every country are the last. If the dynasty, the family dies out, there will be no new dynasty. All monarchies are aware of this. In most cases, that actually encourages them to do better than they used to. Because after this, it is going to be a Republic in some form or another.
One of the reasons, the source for a kind of warrior (i.e. ultra-royalist, ndlr), is something quite simple, it has nothing to do with monarchy, you can see it elsewhere. If you look at Bangkok Post statistics on the number of Thai men who were wearing yellow robes as monks or novices ten years ago, the number was still six millions Thais. But last year it dropped to 1.5 million. It is a colossal change. In ten years, the active Buddhist monks lost 70 % of what they had before. And it is not because of a plot, but because a very rapidly changing urbanization, of new forms of consumerism... It means that the space for holiness is quite seriously damaged. And in so far as the monarchy, traditionally, has some kind of religious aura around it, it is something we have to keep an eye on.

Six years ago. I was coming from the South on the eve of the elections. Going through Chumphon, Petchaburi, etc… I was looking for the billboards for Prachathipat (Democrat party). To my astonishment, I could not find any for three or four hours. 30 % was advertisements for monks, amulets and pagodas and 70 % was a kind of elections campaign, like somebody was running for re-election. This is a big contrast with the situation 30 years ago. It is the reverse side of all this anxiety : an enormous campaign, by bureaucrats, to drown the visible roads, shops, with endlessly repeated pictures of the royal family. You will find it hard to see anywhere in the world a place where so much energy is put into this kind of message, a sign of this kind of massive saturation of public space… We don’t need to have this in England, or in Sweden or Monaco, because it is too much. You have to know in this kind of situation how to react sensibly.

One anecdocte when I was a student at Cambridge university. After any movie, there was a shot on the screen of Queen Elizabeth on horseback. If you was crying after the movie or if you were inspired, you could not bear it. We would rush out of the cinema. Elderly people were furious and yelled at us. Ten years after, they move the short sequence about the queen before the beginning of the movie. Next to the advertisements for chocolates and pop corns. It was more easy, you just had to wait in the lobby. It was a more tactful way. Ten years after that, the palace gave up. It is all beneficial because we were really irritated by it. We need more flexibility and more understanding of what Thai society today is like and aspires to.

Sunday, June 10, 2012

Chronique siamoise : Lady Gaga jette un pavé dans la Chao Phraya

La chanteuse américaine, en tournée en Asie, a choqué de nombreux Thaïlandais en parlant des fausses montres vendues à Bangkok.

La saga Lady Gaga va-t-elle rendre les Thaïs gogo ? Ou faut-il se gausser tout de go des dégâts provoqués par Lady Gaga ? La réponse à cette question demande à ce que l’on se penche sur le rapport des Thaïs à l’image extérieure de leur pays. Car ce qui a choqué en Thaïlande ne sont pas, comme en Corée du Sud, aux Philippines ou en Indonésie, les tenues ultra-sexy de la méga-star, mais le fait qu’elle ait annoncé, sur son compte twitter, qu’elle allait acheter une fausse Rolex, puis qu’elle ait visité un cabaret de spectacles transgenres lors de sa première soirée bangkokienne. Que les fausses montres et les transgenres abondent à Bangkok relève de l’évidence. Que les spectacles de cabaret et les concours de beauté transgenres fascinent les Thaïs (et bien sûr les étrangers de passage) est bien connu. Les médias thaïlandais consacrent régulièrement de longs articles à ces phénomènes économiques, culturels et sociaux. La littérature universitaire sur la transsexualité et l’homosexualité en Thaïlande est d’une richesse étonnante. Ce n’est donc pas la réalité de ce qu’a mis en relief Lady Gaga – l’ambiguïté sexuelle et intellectuelle - qui est en cause, ni même le fait que cette réalité soit largement exposée. Mais le fait qu’à cause de la renommée mondiale de la chanteuse et des 25 millions d’abonnés à son compte twitter, cette exposition ait eu immédiatement un retentissement mondial.

La firme britannique de dictionnaires Longman s’était heurtée au même écueil en 1993 quand elle avait défini dans son dictionnaire de la langue et de la culture anglaises le mot Bangkok comme suit : «Ville réputée pour ses pagodes bouddhistes et où il y a beaucoup de prostituées». Tous les exemplaires du dictionnaire impie avaient été immédiatement retirés des librairies du royaume et le gouvernement avait menacé d’interdire l’ensemble des publications de la firme.

En Thaïlande, la valeur de la vérité est souvent relative à sa coloration négative ou positive. Une vérité qui renforce une image positive est une vérité bonne à propager. Une vérité qui met le doigt sur certaines faiblesses est à proscrire. Une vérité n’est pas «bonne» en soi, en tant que calque fidèle de la réalité. Il y a une certaine sagesse dans cette attitude qui évite de mettre sur un piédestal une perspective sur la réalité qui n’en est qu’une parmi une infinité d’autres possibles. Comme l’authenticité des montres et l’identité sexuelle, la vérité est un concept à géométrie variable selon les circonstances. Bien sûr, cette discrimination existe partout : qui apprécie qu’on lui jette ses «quatre vérités» à la figure ? Mais le phénomène de remise en question, l’effort pour corriger ses fautes, lié à l’éthique chrétienne, n’est pas enraciné dans un environnement culturel bouddhiste où, stricto sensu, il n’est pas possible de se réformer au cours de l’existence présente.

Cette obsession de l’apparence se fonde aussi sur l’importance de la face. Celle-ci n’est pas une projection de la personnalité intérieure, qui reste dans le domaine privé, mais une sorte de masque plaisant dont l’objectif est de préserver l’harmonie de l’ensemble social. Par ses commentaires et son attitude, Lady Gaga a troublé cette surface paisible. En quelques mots, elle a condensé sa vision – la vision d’une star internationale et donc, pour les Thaïs, représentative de celle de l’Occident – de la Thaïlande : «le pays des fausses Rolex et des transsexuels». Le paradoxe est que la séduction qu’exerce Lady Gaga sur ses fans, lesquels sont très nombreux en Thaïlande, vient de ce mélange savamment dosé de provocation, de brutale sincérité et d’irrespect des formes – en somme d’une certaine fraîcheur. Lady Gaga n’est sûrement pas reap roy (convenable, d’une conduite appropriée), mais elle est sans conteste sanouk (délurée), voire ding-dong (fofolle).

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Chronique siamoise : l'insoutenable légèreté de la non-responsabilité

En Thaïlande, l’art de l’esquive prévaut sur la reconnaissance de ses fautes, laquelle risquerait d’entrainer une perte de face difficile à digérer

A la question d’un journaliste lui demandant s’il se sentait responsable des morts lors des manifestations anti-gouvernementales d’avril-mai 2010, l’ancien Premier ministre Abhisit Vejjajiva répondit : «Nous sommes tous un petit peu responsables». Habile répartie qui a permis au politicien diplômé d’Oxford de se sortir d’une situation potentiellement embarrassante. En Thaï, le mot «responsabilité» se traduit littéralement par quelque chose comme «accepter le mal avec le bien qui va avec». Souvent, après une crise ou un incident, les personnes affectées diront qu’il «faut que quelqu’un accepte de prendre la responsabilité». Le problème est que dans le pays du matin bruyant, les candidats ne se bousculent pas au portillon de la perte de face.

Chaque culture a sa propre façon de confronter cet inconfort. Les ministres ou les PDG japonais semblent presque jouir intérieurement dans l’humiliation publique, dans l’acceptation totale de la faute y compris si c’est celle des autres, une sorte de culte de l’autosacrifice bien dans les mœurs de cette nation adulant la discipline. Aux Etats-Unis, le système judiciaire fera plus ou moins le travail : les vautours des banques d’investissement et les escrocs de haut vol savent bien qu’ils ne pourront pas échapper éternellement au bras armé du glaive. La Thaïlande, elle, a privilégié l’opportunisme par rapport à l’héroïsme. L’important est de «s’en tirer» ou de «sauver sa peau» : ao tua rot. Avez-vous entendu parler dans les quarante dernières années d’un ministre thaïlandais proposant sa démission après avoir été impliqué dans un scandale de corruption ? La phrase sibylline «le conducteur a fui la scène de l’accident» que l’on trouve à la fin de presque tous les articles narrant de graves accidents de circulation peut être transposée à tous les niveaux de la société. Qu’un incident survienne, et chacun se hâtera d’assurer qu’il «n’était pas là» (mai ju) ou «qu’il ne sait pas» (mai ru). La reconnaissance et la pleine acceptation de la faute prendra une forme amollie ; elle se perdra dans les brumes de l’être collectif : «un autre», «eux», «nous».

Cette faculté d’esquiver les coups a son penchant positif : la compassion. Telle Chemise rouge qui risque sa vie en mai 2010 pour sauver un journaliste touché de plusieurs balles, tel résident d’un bidonville se faisant à moitié brûlé pour protéger une famille lors de l’incendie qui ravage son quartier… des exemples qui montrent qu’il existe aussi une conception individuelle du devoir moral, mais celle-ci semble curieusement plus vivace parmi les gens de condition modeste que dans les cercles du pouvoir politique et économique. Ce qui pourrait s’expliquer par le fait que la compassion au sens bouddhique suppose que l’on n’ait pas eu sa part dans la création du problème et que l’on n’agit pas dans le but de bénéficier soi-même de son geste.

Cela nous ramène au discours prononcé par l’ancien Premier ministre Thaksin Shinawatra le 19 mai, lors de la commémoration de la répression de 2010, dans lequel il a demandé aux dizaines de milliers de Chemises rouges présentes d’oublier ce qui s’était passé il y a deux ans et de renoncer à la justice en faveur de paix et de la réconciliation. Visiblement empreint d’une intense compassion envers sa propre personne, Thaksin n’a pas eu l’élégance d’évoquer sa «petite part de responsabilité» pour avoir poussé les Chemises rouges à la provocation puis les avoir abandonnées à leur destin sanglant.

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Saturday, May 19, 2012

Chronique siamoise : mille poids, mille mesures

Comme dans tous les tribunaux du monde, le symbole de la balance de justice figure de manière éminente dans les tribunaux de Thaïlande. Généralement, cette balance est représentée sur le bureau derrière lequel les juges officient. Elle n’est toutefois pas tenue par la traditionnelle déesse aux yeux bandés - un aveuglement qui doit garantir l’impartialité des jugements. En revanche, bien au-dessus de la balance de justice, figure le portrait du roi actuel Bhumibol Adulyadej. Les deux plateaux de la balance de justice thaïlandaise sont-ils équilibrés ? La réponse est délicate, mais l’étude de deux cas précis peut aider la réflexion.

Dans le premier cas, l’avocat Somchai Neelapaijit disparaît en mars 2004, quelques jours après avoir accusé la police thaïlandaise d’avoir torturé plusieurs de ses clients, suspects d’actes de violence dans le sud à majorité musulmane. Son corps n’a jamais été retrouvé, mais des témoignages et les circonstances de sa disparition à Bangkok mènent les enquêteurs sur la piste de cinq policiers. Ceux-ci plaident non coupables, mais il s’avère que ces policiers ont échangé entre eux plusieurs dizaines de coups de téléphone le jour de l’enlèvement dans le quartier où les faits ont eu lieu et qu’ils ont à plusieurs reprises contacté Somchai. Des témoins reconnaissent formellement l’un des policiers comme un membre du groupe de cinq personnes ayant poussé Somchai de force dans sa voiture au moment de l’enlèvement.

Durant le procès, qui s’étale sur plusieurs années, la charge de la preuve conformément au droit thaïlandais pèse sur les accusateurs. Plusieurs témoins sont victimes d’intimidation. Les juges estiment que les relevés d’appels de téléphones portables ne peuvent pas servir de preuves. Quatre des policiers sont relaxés pour «manque de preuves» et un cinquième est condamné à trois années de prison. Libéré sous caution après avoir interjeté appel, il disparaît à jamais.

Dans le second cas, Ampol Tangnoppakul, un retraité âgé de 61 ans, est accusé d’avoir envoyé en mai 2010 quatre texto insultant envers la famille royale au secrétaire du Premier ministre de l’époque Abhisit Vejjajiva. Ampol plaide non coupable. Au cours du procès, la charge de la preuve est inexplicablement renversée : il appartient désormais à l’accusé de prouver qu’il n’a pas envoyé les texto et qu’il n’était pas en possession de son téléphone au moment des faits. La seule preuve de l’accusation s’appuie sur le numéro de téléphone portable d’où sont venus les texto, revenant sur la jurisprudence établie dans l’affaire Somchai. La question de savoir comment cet ancien chauffeur routier pouvait être en possession du numéro de téléphone portable du secrétaire du Premier ministre ne semble pas germer dans la tête des juges. Ampol, surnommé Oncle SMS par les médias, est condamné à 20 ans de prison. Il interjette appel. A huit reprises, sa demande de libération sous caution pour raisons de santé est rejetée. Il meurt d’un cancer du foie, le 8 mai dernier, à l’hôpital de la prison.

Peut-on conclure qu’il y a, dans le système judiciaire thaïlandais, deux poids deux mesures ? De manière plus réaliste, on pourrait hasarder que la définition de la « justice » est variable au gré des circonstances, de la position sociale des accusés et des accusateurs (leur «face»), du type de cas, des conséquences possibles de tel ou tel jugement. Les juges n’ont pas l’impression de délivrer une justice partiale, mais la « meilleure justice » adaptée à la situation. L’idée d’une justice inamovible, monolithique et imperturbable semble trop irréelle pour cadrer avec l’éthos pragmatique de nombreux Thaïlandais.

Max Constant (http://asie-info.fr)

Sunday, May 13, 2012

Chronique siamoise : du rififi au parlement thaïlandais

La première réunion d’un Parlement thaïlandais s’est déroulée au début de 1933 sous les dômes de style baroque de la salle du trône Ananta Samakhom, que le roi Rama V avait fait construire initialement pour célébrer la gloire de la monarchie absolue. En 1974, il a été décidé qu’un Palais était trop luxueux pour les représentants du peuple : députés et sénateurs ont été déménagés dans des immeubles au design vaguement postmoderniste à quelques centaines de mètres de là. Il est maintenant question de les expédier dans une banlieue éloignée. Entre ces deux dates, dix-sept constitutions se sont succédées les unes aux autres. La sacralité de la charte fondamentale et l’opinion des Thaïlandais vis-à-vis de leurs représentants ont dégringolé en proportion.

Chaque Parlement a ses excentricités. La drague des attachées parlementaires est un sport bien connu au Palais Bourbon. Les échanges de coups au sein du Parlement de Taiwan sont légendaires. Les députés (et ministres) thaïlandais ont toutefois produit des efforts considérables pour remonter en haut du listing des chambres de mauvaise réputation. Que le vice-Premier ministre Chalerm Yoobamrung, apparemment ivre, ait failli dégringoler les pas des escaliers de la chambre basse vient peut-être, comme il l’a affirmé, d’un problème de «déséquilibre dans les tympans auditifs». Qu’un député du Parti démocrate regarde des images érotiques sur son téléphone portable pendant les débats pourrait résulter de ce qu’il a reçu, à sa grande surprise, ces images d’un ami égrillard. Mais quand il est montré que des députés votent à la place de collègues en leur absence, on commence à avoir des doutes. Ceux-ci deviennent aigus en entendant un autre député crier à trois reprises «Heil Hitler !» en faisant le salut nazi au milieu d’une séance parlementaire. Sans doute, ce député avait-il été échaudé par le fait que le président de la chambre avait coupé son micro. Mais le parlementaire avait tout loisir de piocher dans le registre particulièrement riche et merveilleusement imagé des jurons thaïlandais (un exemple parmi d’autres : «Espèce de pénis décalotté rongé par les écureuils», qu’il est conseillé de tester auprès des gardes de sécurité du métro aérien de Bangkok).

La médiocrité de la classe politique thaïlandaise tient en partie à la primauté absolue des clans liés à un chef personnel sur les familles d’idées. Même si, ailleurs, les «principes» sont souvent un camouflage des intérêts bien compris, ils contribuent néanmoins à «élever le débat» intellectuellement. Mais en Thaïlande, les «idées» ou les théories n’ont guère droit de cité si elles n’aboutissent pas très vite et très concrètement à un résultat pratique.

L’expression thaïe len kan muang – jouer à la politique – pour désigner les activités politiques semble associer la vie démocratique à un soap opera où tout est pardonnable parce que personne ne le prend au sérieux. Sauf, bien sûr, les politiciens qui empochent les dividendes de ce casino national. Au final, les élections parlementaires semblent avant tout être une procédure formelle inévitable pour la prise du pouvoir par le chef d’un clan dominant. Ce qui se passe après au sein du Parlement n’est plus que divertissement télévisuel. Même la compétition pour l’acquisition des budgets provinciaux se déroule bien plus en coulisses que sur la scène. Ni Thaksin Shinawatra, quand il était Premier ministre, ni sa sœur cadette Yingluck , qui l’est actuellement, n’ont jugé d’ailleurs utile de donner le change en assistant régulièrement aux débats de la chambre basse, dont les pupitres sont le plus souvent désertés par ses honorables membres.

Max Constant (copyright : http://asie-info.fr)

Chronique siamoise : théâtre masqué à Bangkok

Le Ramakien, version siamoise du Ramayana indien, est un ballet codifié où costumes et gestuelle suivent des règles strictes et immuables. Chaque élément du costume a une signification. Chaque posture exprime une attitude. Point n’est besoin de paroles, même si les déclamations du prince Rama ou de Tosakhan, le roi des démons, emplissent la salle du théâtre Chalermkrung. La chorégraphie soutenue par la musique traditionnelle d’un orchestre de cinq instruments, dont le ranad, série de planchettes reliées entre elles et que l’on frappe à l’aide de deux baguettes, suffit, d’autant que l’audience connait à peu près l’intrigue d’avance (les scènes représentées sont expliquées dans le programme).

Le ballet auquel ont participé le président du Conseil privé du roi, Prem Tinsulanonda, et la cheffe du gouvernement Yingluck Shinawatra entourée de ministres choisis a, de la même façon, suivi un script préparé à l’avance : on n’entre pas sur scène pour improviser. Les couleurs d’abord. Le rose pour l’équipe gouvernementale, avec Yingluck vêtue d’un élégant tailleur rose pastel. Les vice-Premier ministres Yongyuth Wichaidit et Kittirat na Ranong, eux aussi arborent cette couleur bénigne, mais dans un ton un peu plus vif. Quant au ministre de la Défense Yutthasak Sasiphrapa qui avait dû perdre le programme, il s’est avancé en uniforme blanc. Le rose est une des couleurs associées avec le roi Bhumibol Adulyadej. Du côté du général Prem, une « chemise Prem » en soie d’un orange un peu criard : l’orange est la couleur du jeudi selon le calendrier astrologique thaï, jour où a eu lieu la rencontre. Si la rencontre avait eu lieu un dimanche ou un lundi, rouge et jaune auraient été de rigueur. Ce qui aurait fait désordre.

La gestuelle ensuite. Yingluck, redevenue la sage étudiante de Chiang Mai, mains respectueusement jointes à hauteur de la taille, paumes vers le haut, courbée légèrement vers l’avant comme une dévote devant la Vierge. Le regard est fixé sur l’hôte, empreint de soumission. Le général nonagénaire dans son costume fruité pavoise sur le seuil, le buste droit. Il dispense ses oracles et ses conseils. Son regard ne porte pas sur ses interlocuteurs mais se perd au loin, fixé, sans doute, sur l’avenir de la Nation, la grandeur de la Monarchie. Le wai de Yingluck est une splendeur, laquelle résulte d’une longue habitude des bienséances ; il fait montre d’une maîtrise corporelle parfaite.

Par contraste, cet épisode en rappelle un autre de l’interminable épopée qu’est la lutte pour le pouvoir politique en Thaïlande. C’était un peu avant l’inauguration du pont Rama VIII enjambant le fleuve Chao Phraya en mai 2002. Le roi Bhumibol visitait pour la première fois le pont accompagné du Premier ministre de l’époque Thaksin Shinawatra et de Samak Sundaravej, alors gouverneur de Bangkok. Au milieu du pont, le monarque, en costume de ville, s’adressait au gouverneur de Bangkok, héritier d’une vieille famille noble, et à ses adjoints. Derrière cette haie d’uniformes blanc, Thaksin, alors au pouvoir depuis un an et quelques mois, se haussait sur la pointe des pieds avec un sourire crispé pour être aperçu du souverain. L’image, là encore, était parlante, le commentaire superflu. Peut-on imaginer Tosakhan-Thaksin, s’humilier devant le vieil ermite Prem ? Rien n’est absolument exclu, mais le risque serait peut-être que les spectateurs perdent le fil du scénario.

Max Constant (copyright : http://asie-info.fr)

Chronique siamoise : unité, solidarité ou uniformité

Pour justifier sa décision début avril d’interdire la projection du film « Shakespeare doit mourir » d’Ing Kanjanavanit en Thaïlande, le bureau thaïlandais de la censure a estimé que la diffusion de cette œuvre, un remake de MacBeth à la sauce siamoise, accroitrait les divisions entre Thaïlandais et saperait l’unité du pays. Cette notion d’unité a été maintes fois invoquée par les autorités depuis le coup d’Etat de septembre 2006, et même avant, pour expliquer la nécessité de mesures répressives contre la liberté d’expression. Ce concept d’unité s’exprime par le mot sammaki, dont une traduction plus exacte est « solidarité » ; il est présenté comme une donnée évidente et intangible du pays.

Pourtant quand on se tourne vers l’histoire, cette notion d’unité paraît absente. Regardez le film « Suriyothai » de M. C. Chatrichalerm et vous y verrez, six heures durant, des princes et des courtisanes des principautés du Siam s’entredéchirer dans des luttes sanglantes, se repaître d’assassinats vicieux et porter la trahison au sommet du génie politique. L’une des scènes les plus frappantes est celle d’un prince-enfant, enfoui dans un sac de velours rouge, dont la tête est cérémonieusement tranchée sur les ordres d’un de ses oncles. La vingtaine de coup d’Etats qui ont ponctué l’histoire de la Thaïlande depuis le renversement de la monarchie absolue en 1932 suggère aussi une fracturation extrême du paysage politique. Et si l’on se penche sur l’aspect social du pays, il est clair que le développement économique depuis les années 1970 a été beaucoup moins bien réparti qu’en Corée du Sud ou à Taiwan ; les classes moyennes urbaines ont grandement bénéficié, les ruraux des provinces ont stagné.

S’il est un ferment d’unité, c’est sans conteste la personne du roi Bhumibol Adulyadej. Le monarque est un lien entre toutes les classes, toutes les ethnies, le miroir qui reflète l’image de tout un chacun et rassure : « nous sommes donc bien solidaires ». D’où l’angoisse de l’après-Rama IX : que restera-t-il comme ciment de la nation ? La Thainess signifie différentes choses selon les milieux. Le consumérisme effréné, le culte de l’argent, le commercialisme envahissant qui dissout les vieilles valeurs communautaires ne peuvent servir de piliers à la nation. Et cette notion d’unité agitée par les autorités et l’establishment ne fait-elle pas plutôt référence à l’uniformité ? Les divisions dénoncées comme le mal menaçant ne sont-elles pas simplement la diversité de cultures, d’opinions et d’idées qui remuent la société thaïe ? Des esprits chagrins iront jusqu’à affirmer que ce repli constant sur une unité insaisissable est une manière d’imposer un « consensus », tolérable pour la majorité mais qui profite surtout à une minorité. Les idées, incontestablement, divisent la société, mais elles constituent aussi les matériaux qui servent à l’édification de valeurs communes.

Max Constant(copyright http://asie-info.fr)

Thursday, May 10, 2012

Les bonzes Occidentaux en Thaïlande



Voici un lien sur un Grand reportage : "Ces Occidentaux qui deviennent bonzes en Thaïlande" (durée 20 mn).

http://www.rfi.fr/emission/20120510-ces-occidentaux-deviennent-bonzes-thailande

Photo : Phra Kitthivetho, dans la pagode Wat Pho Thong, à Thonburi (photo par Arnaud Dubus)

Monday, January 23, 2012

Nouvelle donne politique en Birmanie


Pour sentir le vent de changement qui souffle sur la Birmanie, un coup d'oeil sur les étalages de vendeurs de journaux à même les trottoirs maculés de jus de bétel de Rangoon suffit. A la une des quotidiens et hebdomadaires en langue birmane, s'étalent des photos de Min Ko Naing, l'un des plus célèbres dissidents politiques du pays porté en triomphe sur les épaules de ses admirateurs le jour de sa libération le 13 janvier. D'autres affichent l'ex-Premier ministre Khin Nyunt, purgé en 2004 et lui aussi libéré à la mi-janvier, relâchant une colombe avec un large sourire. A côté, un calendrier 2012 présente une photo géante d'Aung San Suu Kyi, la principale figure du mouvement pro-démocratique. Même les matches du championnat anglais de football, dont les Birmans sont pourtant si friands, ont été éclipsés par la vague du renouveau politique. Il y a seulement six mois, la stricte censure auraient rendu impossible un tel traitement par la presse. Et puis, il y un je ne sais quoi dans l'air lumineux de la ville qui laisse percevoir qu'un glissement s'est produit : des visages plus souriants, des passants plus détendus, des entretiens organisés dans des lobbys d'hôtels qui auraient provoqué, autrefois, la fureur des services de renseignement et une grande frayeur chez l'interlocuteur birman. “Les gens sont plus "relax" depuis que nous ne sommes plus sous un gouvernement militaire. Avant, personne n'osait réagir quand un sergent ivre harcelait les villageois. Cela aussi a changé”, raconte une artiste.

Certes, il convient de ne pas céder à une quelconque euphorie : cinquante ans de dictature militaire ne s'efface pas d'un trait de plume. Un politicien d'opposition explique comment, au parlement, les députés hésitent à s'exprimer ouvertement, tant ils sont conditionnés par des habitudes de réserve. “Les gens n'ont pas encore de culture démocratique. Ils ne savent pas ce que sont les droits de l'Homme, les droit des citoyens. Si nous voulons développer notre pays, nous devons, avant tout, éduquer les gens en ce qui concerne les valeurs démocratiques”, explique Kaing Cho Moe, un ex-prisonnier politique libéré l'an dernier et originaire de l'Etat Rakhine, près de la frontière avec le Bangladesh.

Le paysage politique est en voie de transformation. L'éternel face à face entre la Ligue nationale pour la Démocratie, le parti d'Aung San Suu Kyi, et les généraux est une image du passé. D'autres partis politiques d'opposition ont émergé et tentent de s'affirmer, même s'ils ne disposent que d'un faible nombre de sièges au parlement. Le rôle de “leader du mouvement pro-démocratique” d'Aung San Suu Kyi est contesté par certains. “Nous avons essayé de nous entendre avec la Ligue nationale pour la Démocratie, mais ils ne veulent pas nous reconnaître. Ils pensent qu'ils constituent à eux seuls les forces démocratiques”, estime Than Nyein, président du Front national démocratique, un parti né d'une scission au sein de la Ligue, laquelle avait boycotté les élections de 2010. Aung San Suu Kyi, qui porte ses 66 ans avec une grâce étonnante, va se présenter lors des élections partielles du 1er avril lors desquelles 48 sièges de la chambre basse seront mis en jeu. A ceux qui lui conseillent de ne pas se salir les mains avec la basse politique mais d'assumer plutôt une position de “Statewoman”, une sorte d'autorité morale, elle rétorque que personne ne doit faire exception au processus électoral. “Je pense que c'est une attitude très dangereuse de penser qu'un politicien quelqu'il soit est dans une position trop élevée pour être impliqué dans des activités parlementaires de base. Si vous croyez dans la démocratie représentative, vous devez travailler au travers du parlement”, dit-elle.

Du côté des autorités, le schéma simpliste d'un bloc monolithique ne tient plus. Le président du gouvernement civil Thein Sein, dont tout le monde semble reconnaître la probité, acquiert un début de popularité bien qu'il soit un ancien général et qu'il ait été placé à son poste par l'ancien chef de la junte Than Shwe. Devant la prison d'Insein, lorsque des dizaines de prisonniers politiques étaient libérés à la mi-janvier, certains militants pro-démocratiques criaient “longue vie au président Thein Sein !”. “Il pensait à ce programme de réforme depuis longtemps, mais il devait attendre le moment opportun. Quand l'opportunité s'est présentée, il était prêt”, indique Khin Zaw Win, un analyste politique. La position de Thein Sein restait fragile jusqu'au début de l'été : les réformes affectent de nombreux officiers militaires tenants de la ligne dure ou proche des Chinois. A la mi-janvier dernier, un remaniement au sein des commandements militaires et un long voyage en Thaïlande du chef d'Etat-major laissent à penser qu'une tentative de coup d'Etat aurait été éventée. Mais chaque jour qui passe renforce le pouvoir du gouvernement civil et les visites de dignitaires étrangers qui se succèdent – les chefs de la diplomatie Hillary Clinton, William Hague et Alain Juppé et bientôt la chef de la diplomatie de l'union européenne Catherine Ashton – montrent que l'ouverture semble produire le résultat escompté : le rapprochement avec les pays occidentaux. A terme, le processus démocratique est sans doute irréversible. “Le point d'équilibre a été franchi”, dit Khin Zaw Win. Mais les retours provisoires en arrière, les blocages, ne sont pas à exclure. Thein Sein, atteint d'une maladie cardiaque, porte un pace-maker. “Le destin du pays dépend d'une petite boîte dans la poîtrine du président”, dit une analyste politique australienne à Rangoon.

Arnaud Dubus

Copyright Le Temps SA

Thursday, December 29, 2011

LM trials in Thailand are reminiscent of Moscow show trials

In the years 1936, 1937 and 1938, a number of Lenin’s companions – Kamenev, Zinoviev, Toukhatchevski, Boukharine and others - were tried before courts under control of the totalitarian state being established by Stalin. They were accused of having betrayed the cause of Socialism ; History remembers these events, which led to harsh prison sentences in detention camps for all the accused, as the “Moscow trials”. Some features of these twisted judicial processes are strikingly similar to the LM trials which have taken place recently in Thailand. The aim here is not to say that the LM trials in Thailand are remakes of the Moscow trials – of course, they are not -, but rather to emphasize a few aspects which seem alike, in order to be able to get an idea of the mindset behind judicial processes intending to create fear in a given society.

One feature of the Moscow trial – in which all the evidences were fabricated and all the witnesses were fake witnesses – was the quality of the accusation. Even the slightest deviation from the orthodoxy, in this case Stalin’s version of socialism, was considered a betrayal of the cause. Fervent communists who had opposed Stalin on some aspects of the policies, like the collectivization of agriculture, were branded traitors and castigated as enemies. There was no middle way, no possible criticism in the public interest or for the good of the cause. This kind of accusation led unavoidably to extremely harsh sentences – death or long term detentions -, because the goal of these fake judicial processes was to inspire an intense fear so that even the slightest criticisms would be prevented. Once sentenced, the accused was excluded from the “orthodox community” and considered forever as an outcast.

Another feature of these 1930’s trials was that the central power considered it was necessary for the accused to admit to his crimes. It was not possible that he would fight the accusation with ideological, rational or legal arguments. He had to plead guilty, to recognize that he had betrayed the community. It appears that even the evocation of a counter-argument to confront the accusation would constitute, in the eyes of the totalitarian State, a risk of instilling a doubt in the Soviet Union population about the absolute perfection of the orthodox ideology.
At the time of the Moscow trials, there was a wide gap between the promised ideal, the proletarian paradise, and the crude reality of a life in an extremely repressive society. This gap was so wide that it was not possible for anyone to miss it, and, of course, Stalin and his henchmen were acutely aware of this. Thus, it seems that the trials and the harsh sentences delivered were also a way to “fill the gap”, an awkward attempt to patch the ever growing disconnection between the “ideal world” and the “real world”. The fakeness of the accusations and the set-up of the procedures were well known by those ordering the trials, but the rule was that the orthodox could never recognize it publicly : he had, as Raymond Aron wrote, “to follow a discipline of language”, for “the history told by the Party is true, of a higher truth than the mere truth of the material truth of facts” (1).

Arnaud Dubus

(1) L’opium des intellectuels, par Raymond Aron, Hachette Littératures, 2002

Wednesday, December 28, 2011

Tul Sittisomwong : « Behind the calls for reform of the LM law, there is a hidden agenda”


Question : What do you think about the call for reforming article 112 ?

Tul Sittisomwong : The group which asked for reform of article 112 claims that the punishment is too severe, with a minimum sentence of three years and a maximum sentence of 15 years, which is different from other countries with a monarchy. I agree with some reforms, because some actions should not be punished by three years in jail. But for some other actions, if they are only punished by three years, it is too little. It is a little bit weird that the law covers dirty talk about the king as well as not standing up during the royal anthem. But some people are telling lies about the king, they should be punished more strongly.
So for myself, I think there should be a distinction : if you act like this, you get one, two or three years ; if you act like this, you are punished five to ten years ; if it is something which disturbs national security, it should be higher than ten years. It should be proportionate to the action.
Another thing is when somebody is personally defamed, he usually file charges at the police station by himself. But because the king is the Head of State, he can not be involved with the criminal court. Now, anyone can file charges if there is offense to the king. So, I also agree that there must be some control system, like a committee to consider the complaints. If some Thai knows about someone who did something wrong in connection with LM, he has to send the complaint to that committee first. And if the committee considers that there is a case, he would send it to the attorney general.

People calling for reform of article 112 are also focusing on these two points : the severity of the law, and the fact that anyone can file a case. So, in a way, you agree with them ?

Yes, I agree with that. Now the Peua Thai party is the government, but most of the supporters are Red Shirts and they ask for abolishment of article 112. So we are afraid that if there is a reform of this article, it is going to be eliminated instead of being reformed in order to become more appropriate. That is why I think it is better right now not to do anything about article 112. Even if the punishment would be life sentence or death sentence, I would like to ask anyone willing to commit LM, why are you doing it ? Why ordinary people would tell lies about the king ? It is not about freedom of expression. And the fact is : the Thai King serves Thai people. He has never makes anyone suffer. But because of some broadcast program or internet stories saying “He is doing that, he is involved in this”, and the people believe it. And they talk about the freedom of expression ? Ok, it is freedom if you dislike him, if you dislike the monarchy, but if you announce it publicly, it is going to be punished as in other countries all over the world. The US, Japan, England, every country has a law to protect the Head of State ; it is a question of national security. If you say it is LM, another term is “protecting the Head of State”, but the range of punishments is different from country to country.
Fifty years ago, the punishment was zero to seven years imprisonment. At that time, the LM act in Thailand said, if you infringe upon this act, you should be punished not more than seven years. But in 1975, there was an expansion of communism, and communism tried to get rid of the monarchy system in Thailand. That is why a dictatorial regime appeared. The head of the dictators group changed the punishment from less than seven years to three to fifteen years, and we used it since then.

In the case of Ah Kong, it seems that he did not intend to do anything bad. Still, he was sentenced to 20 years in jail.

First of all, I think that for ordinary people, if they do their job normally, no one would be punished. Secondly, I recognized it was used for political means, but there are very few cases. But after the Thaksin Era and the Red Shirts movement, they give more and more thought to pure or total democracy without the monarchy system. So it is not because more and more people all over the country dislike the king or the monarchy. It is because some political groups try to be number one in Thailand. There is a plan. The number one of Thailand is not the Prime minister, but the King. So they try to get rid of … I think it is a plot. They claim that now the number is surprisingly high, but I think it is not the true number, it is a plot. And the effect is incorrect quotes or lies about the king, it is incorrect information, but some people believe it.
OK, the monarchy or the royal family is not totally correct. There is something… It is not 100 % correct. So if you pick up something wrong to overrule the good side of the monarchy, I think it is not fair. And I think the monarchy is still important for Thai lifestyle and culture.
You know, I think Thai people are not strong enough to stand on their own feet. Especially for politics, they are manipulated by politicians. If some politicians help them with money and other things in life, it is Thai style to pay back by paying respect to them. So the vote is not a free vote, it is different from your country. So we can not get the appropriate representatives through the Thai elections. Many modernized countries ask for free vote, free elections, democracy without monarchy… I and many Thai still believe that democracy with monarchy is suitable and appropriate for Thailand, because it fits Thai people. Thai people are different from French, from British, if Thai would be strong enough like French or British, OK, we may change by still keeping monarchy but differently from now, through a gradual change, not an abrupt change. But the situation now is that some are asking for abrupt change just to support their leader Thaksin Shinawatra… If it would happen anywhere else in the world, in France, in Europe, in the US, these supporters would be jailed.

Do you think the Thai monarchy has to modernize, to become more transparent, more accountable ?

Are you asking if the monarchy has to adapt by itself or through peoples’ suggestions ?

By anyway. Isn't it an old institution which has to adapt as anything else ?

Maybe, you have missed the 2005 King’s speech. He talked about this issue and said that he did not want anyone to be punished for lèse-majesté. And he said he can do wrong and he can be criticized. But on the other hand, in my opinion, the criticisms must be reasonable, not telling lies or trying to provoke abrupt changes like they are doing. If these criticisms are reasonable and aiming at improving monarchy and the country, I agree with that. We have to consider these criticisms on a case by case basis, looking at what is their objective : do they want political change or do they want to make things better ? The ones who want to improve, I think they are not going to be punished. Even if you have to fight the case in court, you can talk to the judge and tell your beliefs and your proposals to make things better, I think everybody can consider it.
Uncle SMS was sentenced on four counts, each with five years, which give a total of 20 years. Many countries and organizations consider that it is too severe. They only look at the punishment but never consider why some ordinary people are doing that. It is not because they have hatred for the king. It is an anti-monarchy team who sent the SMS to the secretary of the former PM Abhisit. Why ? I am sure there is some conspiracy. If one person dislikes the monarchic system, he will not act this way. He would send the message to everybody, on internet.

What do you think of General Prayuth Chan-Ocha remark that people calling for reform of the LM law should go to live outside of Thailand ?

Many people who love the king and the royal family say this for a long time. They are ordinary people. But when the Army Chief says that, it is something, a big thing. I understand what he thinks, his objective. He has no right to push these people away from the country. The objective is not according to the words. You should not put too much into his words. What he tried to say is that the royal family is important and inspire respect in Thailand. He means : instead of speaking about the harshness of the punishment, why are you not trying to avoid committing offenses ? I think it is what he has in his mind, but his personality is straightforward. He thought about this for a long time. Journalist asked him many times this question, so he said : OK, if you talk about this, go away !
About the Freedom of expression, in international agreement, you have some mention that this freedom has to go along with accountability and that your expressions of opinion should not defame other persons or destroy society, national security or the morals. There are some limitations because you live in a society. You are not alone in the world or in the country. This LM law is clearly written for a long time, everybody knows it. So those who ask for reform or to eliminate the law, most of them are not looking to improve things. There is a hidden agenda of getting rid of the monarchy. It is against international agreements.
I think the way to solve this problem is that it is widely discussed, not emotionally, but rationally. But it never happened, like during a seminar in Thammasat, there was a Red Shirts group asking “Get rid of this LM law”. Peaceful talks never happened.

Interview done by Arnaud Dubus

David Streckfuss : « There is a broad consensus in Thailand that the LM law is prone to abuse”


Question : We could have expected the current government to be more lenient on the issue of lèse-majesté. It does not seem to be the case.

David Streckfuss : I am not sure that we can say at this point that the current government has been harsher in the use of the lèse-majesté law, because there are statistics for this year that show that there has been a decrease in the number of cases compared to last year, but it does not break it down month by month. It is probably going to end up with a third of the cases that there was in 2010, for the charges coming before the lower court. So I think it is too early to say what the Peua Thai has been doing with this law until we see more details.
But on the face of it, it seems that the Peua Thai has chosen to distance itself from Red Shirts elements who have been either critical of the institution or critical of the 112 law itself. So that they don’t become themselves accused of being uninterested in the institution, they have to appear even more loyal than the opposition.

Can we say that the lèse-majesté law is not only to protect the royal family, but also a tool to protect a system of power ?

It is reasonable to say at this point that the law itself has come to define the institution, which means that if it were merely a law to protect certain personages we would have one thing. But now, there is a general understanding that the law is there to protect the institution of the monarchy and to protect whatever power system has built up around it. So it is doing a lot more than what a normal defamation law would be doing.


Tul Sittisomwong, a member of Siam Samakki, uses the conspiracy argument against people calling for reform or article 112. Is it a way to undermine any reasonable arguments for reform ?


The idea that there is some sort of conspiracy out there helps to delegitimize and to clothe in negative terms any calls for reform of the law. I would imagine that ultimately yellow shirts groups or multicolor shirts groups or the Siam Samakki group are fearful of what would happen if the law were touched. I think that they feel that the only way the institution can be maintained is by having a very severe law to make sure that it is respected in a certain way.
But I think that there is more and more public awareness of the issue and that this awareness is leading to criticism of at least the law and its continuing threats to basic democratic values and freedoms like freedom of expression. So there has been at some point a delinking between the idea that someone is being worried by the effects of a very harsh law on the state of democracy in Thailand and any sort of position they might have on the institution itself. And before that delinking can happen there will be a lot of accusations of conspiracy theory.
But at the end of the day, that Thailand monarchy becomes more transparent and more accountable to the public is a normal aspect of any constitutional monarchy anywhere else. It is not even clear to me, looking at the law, that it would be necessarily illegal to say that you are a republican and be Thai, to say that : “Nothing personal, but I don’t care for this kind of institution”. That is the common experience of what happens with constitutional monarchies in Europe. There is always between 10 and 20 %, depending on what is going on, who are opposed to the monarchy and want to abolish it. And that is normal. So the day that Sweden for instance has a poll and 74 % of the people decide that they want to keep the institution and the institution will remain in Sweden or somewhere else in Europe, if it would change it would be the end of the institution, but it would be done democratically and that is the main thing.
But in Thailand of course, republican sentiment is thought to be against the law and has been for a long long time.

There is this argument that Thailand is unique, an exception, and it justifies that there should be no change to the institution ?

Yes, the Thai monarchy is very unique in the sense that it gets incredibly harsh laws for modern times and for Thailand aspirations to be a democratic country. So yes, it is very unique in that sense. But in the sense that Thailand has some sorts of unique system of ideas, a unique kind of culture that causes Thai people to be like this or that is a way of isolating Thailand in a sense that many people would not want to do. That kind of thought leads to where Burma was before, or North Korea or nations like that. Thailand has the aspiration of being part of the community of modern nation-states, just like the US who does not listen very much and sees itself sometimes through exceptionalism as well but as some level accepts that there are some rules that should be observed if you want to be called democratic… And I think they are enough people that want Thailand to be democratic and also a monarchy, that are willing to see Thailand open to criticisms for its human rights records in this respect. They don’t want Thailand to be an exception in that sense.


General Prayuth Chan-Ocha said a few days ago that the people who want to reform article 112 should go to live abroad, meaning if you don’t love the King you are not Thai. What do you see behind this linkage between loving the monarchy and being a Thai ?


This is one of the most common aspect of the lèse-majesté charge. It has been around for a long time and it is often part of the lèse-majesté accusation. It seems very ill-advised to set up this kind of dichotomy. There are a lot of things in the news these days that are moving us and becoming very helpful for Thailand to be able to respect and tolerate differences and create a dialogue around it. That statement by General Prayuth was not one of those things.

Thailand is going through a transition from a traditional status-based society to a more participatory society. One of the elements of this transition is the controversy around lèse-majesté. Why is there so much focus on this element and not on other issues, like the financial transparency of the royal family or the obligation to prostate oneself in front of the royals ?

The way that Thainess has been constructed for now a century has, in the last fifty years, involved some aspects of how the institution would play in people’s lives. And I think that there is probably a fear on the side of those who are opposed to any changes of the lèse-majesté law, a fear of what is left then. Because once that factor is taken out, can Thailand unite around, whether rhetorically or not, for instance respect for the constitution or rule of law or democratic values ? It is a quite different thing. I am guessing that those opposed to the reform of the law don’t have any way of conceiving Thainess in a way that would seem to hold the whole thing together. They expect chaos to happen.
I think it will take a big step for everybody to approach the issue. And it has been lucky, because in the last couples of weeks, it is clear that there is a fairly broad consensus in Thai society that the law is prone to abuses. To address it as a rights issue helps a lot to try to fix that, then who knows what happen after that ? Sure it is a big question mark. If the lèse-majesté law were changed, I think there would be a shift in Thai society that no one can exactly predict, especially when the question of succession is so much on people’s minds. So, it is a volatile issue that, I think, scares a lot of people.

Interview done by Arnaud Dubus

Wednesday, November 23, 2011

« Le maître des aveux », par Thierry Cruvellier : plume acérée, regard pertinent

Il est un grave reproche que l’on doit faire à Thierry Cruvellier, auteur du livre “Le maître des aveux », c’est qu’il n’écrira pas un second volume sur le procès actuellement en cours des trois hauts dirigeants khmers rouges Nuon Chea, Ieng Sary et Khieu Samphan. « Le maître des aveux », qui porte sur le jugement en 2009-2010 de Kaing Guek Eav, alias Douch, chef du centre d’interrogatoire S-21, restera probablement le livre incontournable sur ce procès, comme l’a été le livre d’Hannah Arendt sur le procès d’Eichmann. Il y a plusieurs raisons à cela. D’abord, le fait que l’auteur est un observateur de longue date des tribunaux internationaux. Son œil aguerri n’est pas dupe, il décortique les manœuvres des procureurs, des témoins et des avocats, compare et met en perspective, analyse les meurtriers de masse du Cambodge vis-à-vis des génocidaires d’Arusha. Et il en tire des conclusions importantes sur le fonctionnement de la justice internationale.

Ensuite, l’auteur a suivi sur la longueur, avec sérieux et sens critique les longs mois de cette procédure, tour à tour intense et lassante, historique et prosaïque. Il ne s’invente pas des « face à face, yeux dans les yeux, avec le bourreau », mais s’évertue à comprendre, à décrypter, avec une intelligence souple et un humour souvent corrosif, les complexités de ces débats où les récits s’entrechoquent et les personnalités guerroient. Les grands moments du procès – des témoignages de l’épouse et de la fille du professeur Phung Ton, mort en 1977 à S-21, ou de l’écrivain François Bizot au coup de théâtre final où l’avocat François Roux se trouve trahi à la fois par son co-avocat et son client – sont restitués avec justesse. Comme l’est l’atmosphère si particulière du petit monde qui gravite autour d’un tribunal international et qui n’est pas sans rappeler la communauté se formant autour du tournage d’un film, avant de se dissoudre.

Bien sûr, « Le maître des aveux » ne livre pas toutes les clés, mais il met le doigt sur des points cruciaux pour ceux qui veulent mieux comprendre la dynamique des jugements de crimes contre l’humanité. Ainsi, l’inévitable choc culturel entre les approches des juristes et témoins de différents horizons (pensée circulaire contre pensée linéaire), le cheminement psychologique qui mène un enseignant apprécié de ses élèves à devenir un meurtrier de masse, l’obsession de la pureté qui entraine le régime dans une dynamique paranoïaque… Contrairement à Douch, deux des trois leaders khmers rouges actuellement en cours de jugement – Nuon Chea et Ieng Sary – refusent de coopérer avec le tribunal. La seconde audience lors de laquelle Nuon Chea a rejeté la responsabilité des atrocités sur le « frère ennemi » vietnamien donne une idée de l’impasse dans lequel ce second procès pourrait aboutir. Quant à Khieu Samphan, il est à craindre que ses réponses ne différeront pas beaucoup de son opuscule « l’histoire récente du Cambodge et les raisons derrière les décisions que j’ai prises » publié au début des années 2000. A la fin de cet ouvrage, il affirmait : « dans la hiérarchie rigide du Kampuchéa Démocratique (le régime khmer rouge), j’étais une sorte de subalterne ».

Arnaud Dubus